Applications de dépistage du mélanome : ce que dit la revue systématique du BMJ

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Un smartphone posé près d'une personne allongée

Objets connectés · Applications & risque

Photographier un grain de beauté et obtenir un verdict en trois secondes : la promesse est séduisante, l’enjeu vital. Le mélanome tue quand il est détecté tard. La question n’est pas de savoir si ces applications sont utiles en théorie, mais ce qu’elles ont démontré.

En brefUne revue systématique publiée dans le BMJ en 2020 par Freeman et coauteurs a examiné neuf études portant sur six applications identifiables. Les études étaient de faible effectif et de qualité méthodologique médiocre. L’application SkinScan n’a détecté aucun des cinq mélanomes de sa série. SkinVision affichait une sensibilité de 80 % pour les lésions malignes ou prémalignes, avec une spécificité de 78 %. Conclusion des auteurs : ces applications ne peuvent être utilisées pour exclure un cancer de la peau.
9 études
incluses, 6 applications identifiables
0 %
sensibilité de SkinScan (5 mélanomes, n=15)
80 % / 78 %
sensibilité / spécificité de SkinVision

Le résultat qui doit rester en mémoire

Sur une série de quinze lésions comprenant cinq mélanomes, l’application SkinScan n’en a signalé aucun. Zéro. Le chiffre est petit, l’effectif dérisoire, et il serait malhonnête d’en tirer une condamnation définitive d’un produit particulier. Il serait tout aussi malhonnête de le passer sous silence, parce qu’il illustre exactement le risque en jeu : une fausse réassurance.

Un faux positif dans le dépistage cutané coûte une consultation et de l’anxiété. Un faux négatif coûte des mois de retard sur un cancer dont le pronostic dépend étroitement de l’épaisseur au diagnostic. L’asymétrie est totale, et elle devrait gouverner l’évaluation de ces outils.

Pourquoi les études disponibles sont fragiles

Les auteurs de la revue relèvent plusieurs défauts récurrents. Le recrutement sélectif : les lésions testées proviennent souvent de bases d’images dermatologiques constituées à partir de cas adressés à des spécialistes, donc atypiques et déjà suspects. La performance sur une lésion banale photographiée par un utilisateur dans sa salle de bains n’a rien à voir.

Le taux élevé d’images inexploitables : une proportion notable de photographies est rejetée par l’application ou par les évaluateurs. Si ces images rejetées correspondent aux cas difficiles, la performance mesurée sur les images restantes est optimiste.

La vérification différentielle : seules les lésions signalées comme suspectes sont biopsiées, les autres sont suivies ou ignorées. Le statut réel des lésions jugées bénignes n’est donc pas établi avec la même rigueur, ce qui gonfle artificiellement la sensibilité apparente.

Enfin, la plupart des études étaient conduites ou financées par les concepteurs. Ce n’est pas disqualifiant en soi — c’est le cas de la majorité des évaluations de dispositifs — mais cela impose une lecture d’autant plus attentive du protocole.

Ce qu’un algorithme peut et ne peut pas faire — Le Pouls Numérique
Tâche Faisabilité actuelle
Signaler une lésion clairement atypique Plausible
Exclure un mélanome Non démontré, dangereux
Suivre l’évolution d’un grain de beauté dans le temps Utile, sous réserve de standardisation photographique
Remplacer la dermoscopie Non
Remplacer l’examen clinique complet du tégument Non

La règle ABCDE reste plus utile qu’une application

L’acronyme est ancien, gratuit et enseigné à tous : Asymétrie, Bords irréguliers, Couleur inhomogène, Diamètre supérieur à six millimètres, Évolution. Le dernier critère est le plus important et le moins photogénique : une lésion qui change — de taille, de couleur, de relief — ou qui saigne, démange ou s’ulcère doit être montrée à un médecin, quelle que soit son apparence.

S’y ajoute le signe du vilain petit canard : parmi les grains de beauté d’une même personne, qui se ressemblent généralement, celui qui détonne mérite attention. Aucun de ces critères ne requiert un téléphone.

Alors, faut-il jeter ces applications ?

Non, mais il faut les cantonner. Leur usage défendable est celui du déclencheur de consultation : une alerte qui pousse quelqu’un à consulter alors qu’il ne l’aurait pas fait. Dans les pays où l’accès au dermatologue est long, ce rôle d’aiguillage a une valeur réelle, à condition que l’absence d’alerte ne soit jamais interprétée comme un feu vert.

Leur usage indéfendable est celui du filtre : décider de ne pas consulter parce que l’application a affiché « faible risque ». C’est exactement l’usage que la communication de ces produits, avec ses codes couleur rassurants, tend à encourager.

Certaines de ces applications portent un marquage CE en tant que dispositif médical. Rappelons ce que cela signifie : un organisme notifié a évalué la conformité aux exigences de sécurité et de performance revendiquées. Ce n’est pas un certificat d’efficacité clinique en population générale.

Ce qui pourrait faire progresser le domaine

Trois conditions, aucune n’étant satisfaite aujourd’hui. Des études prospectives en population non sélectionnée : des utilisateurs ordinaires, photographiant des lésions ordinaires, avec vérification histologique ou suivi prolongé de toutes les lésions, y compris celles jugées bénignes par l’application. Ces études coûtent cher et exposent le fabricant à un résultat défavorable ; elles sont rares pour cette raison.

Une standardisation de la prise de vue. La performance d’un modèle chute quand l’éclairage, la distance et la mise au point varient. Certains dispositifs intègrent un adaptateur dermoscopique, ce qui améliore la qualité de l’image mais déplace le produit vers un usage professionnel.

Enfin, une communication honnête sur le résultat négatif. Tant qu’un écran vert accompagne un score bas, la fausse réassurance reste le mode d’emploi implicite. Une interface qui afficherait « cette application ne peut pas exclure un cancer, consultez si la lésion évolue » serait moins vendeuse, et plus juste.

Questions fréquentes

Une application peut-elle me dire que mon grain de beauté est bénin ?

Non. Les données disponibles ne permettent pas d’exclure un cancer sur la base d’un résultat rassurant.

Que faire si une application signale une lésion ?

Consulter. Une alerte est un motif de consultation, pas un diagnostic.

Ces applications sont-elles des dispositifs médicaux ?

Certaines le sont, d’autres se présentent comme des outils de bien-être. La notice le précise, et la nuance est juridiquement lourde.

La photographie de suivi est-elle utile ?

Oui, si elle est standardisée. L’évolution d’une lésion est le critère le plus discriminant, et la photo aide à l’objectiver.

Qui doit se faire dépister ?

Les personnes à phototype clair, à nombreux naevi, avec antécédents personnels ou familiaux de mélanome ou d’expositions solaires intenses. Un avis médical personnalisé s’impose.

Sources & pour aller plus loin
• Freeman K. et al., « Algorithm based smartphone apps to assess risk of skin cancer in adults: systematic review of diagnostic accuracy studies », BMJ, 2020.
• À lire aussi : nos décryptages des objets connectés & wearables.
LR
La Rédaction du Pouls Numérique
Observatoire indépendant de l’e-santé. Article relu pour exactitude factuelle. Édité par KEVALEX Group.

Information générale sur la santé numérique, à but éducatif. Ne constitue pas un avis médical. Toute lésion cutanée qui change doit être montrée à un professionnel de santé.