Système de santé · Environnement & évaluation
Le numérique en santé est presque toujours présenté comme un allié du climat : des trajets évités, du papier supprimé, des examens mieux ciblés. L’intuition n’est pas fausse, mais elle n’est jamais chiffrée. Et quand on tente de la chiffrer, le résultat dépend entièrement d’hypothèses que l’on formule rarement à voix haute.
Ce que le système de santé pèse déjà
L’ordre de grandeur est établi. Le rapport Health care’s climate footprint, publié en 2019 par Health Care Without Harm avec le cabinet Arup, estime la contribution du secteur de la santé à 4,4 % des émissions nettes mondiales, soit environ 2 gigatonnes d’équivalent CO2. Si ce secteur était un pays, il figurerait parmi les cinq premiers émetteurs mondiaux. Fait déterminant pour la suite : 71 % de ces émissions proviennent de la chaîne d’approvisionnement — production, transport et élimination des biens et services — et non de la consommation énergétique directe des établissements.
En France, les travaux du Shift Project aboutissent à une part de l’ordre de 8 % de l’empreinte carbone nationale, avec une fourchette située selon les estimations entre environ 6,6 % et 10 %. Cette dispersion n’est pas un défaut de rigueur : elle reflète des choix de périmètre différents. Compte-t-on les déplacements des patients ? Ceux des personnels ? L’amont des dispositifs médicaux importés ? Chaque réponse déplace le résultat de plusieurs points.
Retenir cette leçon est essentiel avant d’aborder le numérique, car le même problème s’y pose, en plus aigu.
La téléconsultation : des trajets évités, un solde indéterminé
C’est le cas le mieux documenté, et le plus instructif. Les revues systématiques convergent : les kilomètres évités sont réels et parfois considérables. Une méta-analyse portant sur des dizaines d’études et plusieurs dizaines de millions de consultations à distance chiffre les émissions évitées en centaines de milliers de tonnes d’équivalent CO2, avec des estimations par consultation qui s’échelonnent typiquement de quelques kilogrammes à une vingtaine de kilogrammes selon les contextes.
Cette dispersion est le cœur du sujet. Elle tient à la distance moyenne du trajet évité — une téléconsultation en zone rurale australienne n’a rien à voir avec une téléconsultation urbaine — et au mode de transport supposé. La majorité des études postulent un déplacement en voiture individuelle. Si le patient serait venu à pied, à vélo ou en transport en commun, le bénéfice fond.
Mais la variable décisive est ailleurs : c’est le scénario contrefactuel. Que se serait-il passé sans la téléconsultation ? Trois hypothèses très différentes coexistent dans la littérature.
Si la téléconsultation remplace une visite qui aurait eu lieu, le bénéfice est net. Si elle s’ajoute à une consultation présentielle qui suit — le phénomène de double consultation, identifié dans plusieurs travaux — le bilan se dégrade, voire s’inverse. Et si elle induit un recours qui n’aurait pas eu lieu du tout, parce que l’accès est devenu trivialement facile, alors elle ajoute des émissions à un besoin de soin qui, du point de vue strictement carbone, n’existait pas.
Cette troisième hypothèse est délicate à manier : un recours induit peut être parfaitement légitime médicalement, et représenter précisément le rattrapage d’un renoncement aux soins que l’on cherche à combattre. Le raisonnement environnemental n’a alors pas le dernier mot. Il n’en demeure pas moins que la littérature ne permet pas de conclure globalement que la téléconsultation est écologiquement bonne ou mauvaise. Elle permet de dire de quoi le résultat dépend, et c’est déjà beaucoup.
Imagerie, stockage, conservation : le coût qui ne s’éteint pas
L’imagerie médicale est le poste énergétique le plus lourd du numérique clinique, et le moins discuté. Les études convergent sur un ordre de grandeur : un appareil d’IRM consomme typiquement de l’ordre de 80 000 à 170 000 kWh par an, un scanner moderne plutôt 20 000 à 35 000 kWh. Une part notable de cette consommation survient en veille, machine allumée sans patient — ce qui fait de l’extinction hors horaires l’un des rares leviers immédiats et sans arbitrage clinique.
Vient ensuite le stockage. Une IRM produit des centaines de mégaoctets, parfois davantage. Ces images sont conservées, en France, pour des durées longues fixées par des obligations de conservation des dossiers médicaux. À la différence d’une consultation, un octet stocké consomme tous les jours, pendant des décennies, sans que personne ne le consulte. La donnée de santé a ceci de particulier qu’elle est produite une fois et conservée très longtemps — profil parfaitement défavorable du point de vue énergétique.
Aucun chiffre fiable ne circule sur l’empreinte agrégée de l’imagerie médicale stockée à l’échelle d’un pays. Cette absence est en soi un résultat.
L’IA médicale : l’entraînement se voit, l’inférence s’accumule
Le débat public se concentre sur le coût d’entraînement des modèles, spectaculaire et ponctuel. Le poste qui compte à long terme est l’inférence : chaque exécution du modèle sur une image, un compte rendu, une requête. L’entraînement est un coût unique ; l’inférence est un coût qui se répète à chaque usage, indéfiniment.
L’Agence internationale de l’énergie situe la consommation mondiale des centres de données autour de 415 TWh en 2024, soit environ 1,5 % de l’électricité mondiale, avec une projection d’environ 945 TWh en 2030 dans son scénario central — l’inférence représentant l’essentiel de la hausse. Ces chiffres concernent l’ensemble du numérique, pas la santé. Aucune ventilation crédible n’isole la part médicale.
Un point mérite d’être posé sans dramatisation : une IA de lecture d’images qui évite un examen complémentaire inutile peut très bien être nettement bénéfique au bilan global, l’examen évité pesant plus lourd que l’inférence consommée. L’inverse est vrai aussi. Personne, à notre connaissance, n’a publié ce calcul pour un dispositif déployé.
Équipements et objets connectés : le poids de la fabrication
C’est ici que le raisonnement en énergie seule induit le plus en erreur. Les travaux de l’ADEME sur l’empreinte du numérique en France montrent que les terminaux — leur fabrication autant que leur usage — concentrent environ la moitié de l’impact carbone du secteur. Fabriquer un appareil coûte souvent davantage que le faire fonctionner pendant sa vie utile.
Cela a une conséquence directe pour la santé connectée : un capteur à usage unique, un patch jetable, un bracelet remplacé chaque année portent tout leur coût de fabrication sur une durée d’usage très courte. Le Global E-waste Monitor 2024 rapporte 62 millions de tonnes de déchets d’équipements électroniques produits en 2022 dans le monde, dont moins d’un quart collectés et recyclés de façon documentée — les équipements médicaux figurant parmi les flux concernés.
La télésurveillance médicale, qui repose sur des capteurs déployés au domicile de nombreux patients, se trouve précisément à ce point d’arbitrage : hospitalisations évitées d’un côté, parc d’équipements à fabriquer, alimenter et remplacer de l’autre.
| Poste | Variable qui décide du résultat | Niveau de preuve |
|---|---|---|
| Téléconsultation | Scénario contrefactuel : remplace, s’ajoute ou induit | Études nombreuses, conclusions divergentes |
| Imagerie | Taux d’utilisation réel et consommation en veille | Ordres de grandeur documentés |
| Stockage des données | Durée de conservation et fréquence de consultation | Très peu de données publiées |
| Inférence IA | Volume d’exécutions et examens réellement évités | Aucun calcul publié pour un dispositif déployé |
| Capteurs et objets connectés | Durée de vie de l’équipement, part du jetable | Fabrication dominante, bien établie |
Pourquoi cette dimension est absente de l’évaluation
On évalue avec méthode le service médical rendu et le rapport coût-efficacité d’une technologie de santé. On n’en évalue pratiquement jamais l’empreinte environnementale. Ce n’est pas un oubli : c’est un problème méthodologique non résolu.
Une enquête internationale auprès des parties prenantes de l’évaluation des technologies de santé identifie une dizaine d’agences engagées dans des travaux exploratoires sur le sujet, dont la HAS en France, le NICE au Royaume-Uni et l’agence canadienne du médicament. Les obstacles remontés sont constants : données environnementales indisponibles, absence de consensus sur le périmètre et les frontières de l’analyse, manque de ressources et d’expertise. À ce jour, aucune évaluation de technologie de santé n’intègre de données environnementales de façon standardisée.
Il y a en outre un obstacle plus fondamental. L’évaluation médico-économique dispose d’une unité commune, l’année de vie ajustée sur la qualité, qui permet de comparer une prothèse de hanche et un antidiabétique. Le carbone n’a pas d’équivalent : comment arbitrer entre une tonne de CO2 et un mois de survie ? La question est légitime, elle est ouverte, et l’absence de réponse consensuelle explique en grande partie l’immobilisme.
D’ici là, une exigence modeste reste tenable : que les promoteurs de solutions numériques en santé cessent de revendiquer un bénéfice environnemental qu’ils n’ont pas mesuré. Ne pas savoir est un état acceptable. Affirmer sans avoir compté ne l’est pas.
Questions fréquentes
La téléconsultation est-elle bonne pour le climat ?
La littérature ne permet pas de trancher globalement. Elle évite des trajets, ce qui est établi, mais le solde dépend de la distance évitée, du mode de transport et surtout de ce qui se serait passé sans elle : remplacement d’une visite, ajout à une visite, ou recours qui n’aurait pas eu lieu.
Pourquoi les chiffres de l’empreinte du numérique varient-ils autant ?
Parce que les périmètres diffèrent. Inclure ou non la fabrication des terminaux, les réseaux, les usages professionnels change le résultat de plusieurs points. C’est pourquoi il faut se méfier de tout chiffre unique présenté comme un consensus.
Le dossier médical numérique consomme-t-il moins que le papier ?
La comparaison est rarement faite sérieusement. Le papier a un coût de production ponctuel ; la donnée numérique a un coût de stockage qui court pendant toute la durée de conservation réglementaire, soit des décennies pour un dossier médical.
L’IA médicale consomme-t-elle beaucoup ?
L’entraînement est coûteux mais ponctuel ; l’inférence se répète à chaque usage. Aucune ventilation fiable n’isole la part médicale de la consommation des centres de données, et aucun bilan complet n’a été publié pour un dispositif clinique déployé.
Que peut faire un établissement de santé concrètement ?
Les leviers les mieux documentés sont peu spectaculaires : éteindre les équipements d’imagerie hors horaires, allonger la durée de vie des matériels, limiter le recours au jetable connecté quand une alternative réutilisable existe, et exiger des fournisseurs des données d’impact plutôt que des allégations.
• Health Care Without Harm et Arup, Health care’s climate footprint (2019).
• The Shift Project, travaux Décarboner la santé pour soigner durablement (rapport final 2023).
• ADEME, actualisation de l’étude sur l’empreinte environnementale du numérique en France (données 2022, publiées en 2025).
• Agence internationale de l’énergie, Energy and AI (2025), consommation électrique des centres de données.
• UNITAR / UIT, Global E-waste Monitor 2024.
• Revues systématiques sur l’empreinte carbone de la télémédecine, notamment celles publiées dans Journal of Telemedicine and Telecare et Health Services Insights.
• Littérature sur l’intégration de la durabilité environnementale dans l’évaluation des technologies de santé (International Journal of Technology Assessment in Health Care).
• À lire aussi : nos analyses système de santé & innovation.
Information générale sur la santé numérique, à but éducatif. Ne constitue pas un avis médical.
